Nicole Stéphane (1924 – 2007)

Nicole STÉPHANE, actrice, réalisatrice et productrice (1924- 2007).
À la découverte de l’œuvre et de la vie d’une femme engagée dans son temps

« Quelle allure moderne avec sa tignasse brossée à la diable, son regard clair et trouble, son rien de maquillage. Quelle beauté, surtout, à la croisée des genres. »
Gérard Lefort, Libération, 15 mars 2007

Née Nicole de Rothschild en 1924, engagée dans les Forces françaises libres à Londres pendant la guerre, Nicole Stéphane est repérée dans un cours d’art dramatique par Jean-Pierre Melville. Le cinéaste la fait tourner dans son premier film Le Silence de la mer (1947) d’après Vercors, puis dans Les Enfants terribles (1950) d’après Cocteau dans lequel elle joue une Elisabeth absolument stupéfiante. Remarquable dans le rôle de Marie Curie dans Monsieur et Madame Curie de Georges Franju (1953), elle s’éloigne, suite à un accident de voiture, du jeu et se tourne vers la production.

Dès 1962, elle obtient les droits d’adapter sur grand écran l’œuvre majeure de Marcel Proust À la recherche du temps perdu. À l’époque, elle ne voit qu’une seule personne pour mener à bien cette entreprise ambitieuse : Luchino Visconti. Le cinéaste italien, accompagné de sa scénariste Suso Cecchi D’Amico, s’attèle à ce projet ambitieux qu’il abandonnera par la suite.

Toujours en 1962, Nicole Stéphane soutient entre autres Mourir à Madrid de Frédéric Rossif (1962) puis, La Vie de château de Jean-Paul Rappeneau (1965), Détruire dit-elle de Marguerite Duras (1969) et en 1974 le documentaire Promised Lands tournée en Israël en pleine guerre du Kippour par sa compagne Susan Sontag.

Productrice perspicace, Nicole Stéphane réalise également des courts métrages. En 1993, à près de soixante-dix ans, elle tourne un film court sur Susan Sontag montant du Beckett en plein conflit yougoslave : En attendant Godot.

Femme étonnante et courageuse, elle raconte ses vies à Hélène Delprat dans Je vous écrirai après votre mort/ Nicole Stéphane, displaced person.

Elle décède à Paris en 2007, dans sa quatre-vingt quatrième année.

Sur le site de France Culture : Emission du 17 mai 2018 – Hélène Delprat & Nicole Stéphane
Je vous écrirai après votre mort. Nicole Stéphane, celle que Melville appelle cocote et qui, à 70 ans, part avec Susan Sontag à Sarajevo pour tourner en pleine guerre.

TABLE RONDE autour sur son itinéraire cinématographique.
Avec Hélène Delprat et Jean-Paul Rappeneau



Films de la section

Détruire dit-elle
En attendant Godot à...
La Vie de château
Les Enfants terrible...
Les Messagers
Luchino Visconti, le...
Monsieur et Madame C...
Mourir à Madrid
Nicole Stéphane, A D...

Nicole Stéphane – lorsque par bonheur on se souvient d’elle – fût l’actrice de deux rôles mythiques : La nièce du Silence de la mer de Vercors-Melville, puis l’Élisabeth des Enfants terribles de Cocteau-Melville.
Nous sommes au lendemain de la guerre, elle n’a pas 25 ans. Les femmes peuvent enfin voter, Cocteau tourne La Belle et la Bête. Charlotte Delbo écrit Aucun de nous ne reviendra. Dans ces années-là, Pétain meurt, Bonjour tristesse de Francoise Sagan fait scandale, Sartre a plus de 40 ans, c’est la guerre d’Indochine.

La Rencontre

Musée Grévin. Nuit. « Soirée cinéma ».

— «Tu vois ce type de dos ? C’est Jacques Bernard. Il a joué dans Les Enfants terribles. »

Me vient immédiatement le désir de rencontrer « les survivants » de l’aventure, de les entendre.
Je n’ai jamais fait de radio. Le projet est immédiatement accepté. Ce sera Avec Les Enfants terribles. France- Culture / Surpris par la nuit en 2001 (1) : Claude Pinoteau, Jacques Bernard, Carole Weisweiller, Nicole Stéphane. Au moment où je l’enregistre lesTwin-towers s’effondrent. Elle parle, j’écoute.

— « Nous sommes les instruments du Destin…» dit-elle.

Je veux la revoir, enregistrer encore. Filmer. Cela durera quatre ans. 2003-2007. Je pensais que nous ne parle- rions que de cinéma. J’étais loin de me douter qu’à 22 ans elle avait déjà un long passé. L’enfance?

— « Une enfance de gosses de riches, elle a pour cadre austère et Proustien l’Abbaye des Vaux-de-Cernay, puis le Château de la Muette à Paris. Équitation, ski, nurses, école communiste : Sale Rothschild ! »

C’est l’accueil. Oui. À cette époque Nicole Stéphane, c’est Nicole de Rothschild. C’est en hommage à sa grand- mère qu’elle changera son nom. Déjà, enfant, c’est le rêve du théâtre, de la Comédie Française. Elle se souvient de la voix de Chaliapine alors qu’elle est sur ses genoux, elle est émerveillée par Tyrone Power et Annabella… Elle visite l’Exposition universelle de 1937. Le Troisième Reich fait face à l’URSS. Nicole peint son vélo en noir, poursuit la nurse avec un bâton. Elle est une enfant difficile. On l’envoie chez Sophie Morgenstern psychanalyste (qui se suicidera en 1940). Et puis il y a Monique sa sœur. Elle ne veut pas parler de son père. Elle admire sa mère, proche de Lucie Aubrac qui mourra le même jour que Nicole. Adolescente elle fugue, elle veut être photographe. Elle veut « voir ».

Elle verra d’autres paysages. En 1942 il faut partir, c’est la traversée des Pyrénées à pieds. Les passeurs, la peur, la neige. Et enfin L’Andorre !!!

— « Andorra!!!Andorra!!!.»

Puis Barcelone, la prison. Elle raconte sans accent pathétique, sans drame. « Ça ne fait pas ancien combattant ce que je dis, vous couperez… »? On est encore loin des débuts au cinéma…C’est la guerre. Elle est une jeune fille juive.

(1) Puis Je vous écrirai après votre mort : ACR France Culture 2018

De la guerre à Melville, de Cocteau à la guerre…

Elle s’engage dans les Volontaires Françaises en Angleterre chez les Cadets de Ribbesford. Sa mère, qui eut plus tard la Légion d’honneur à titre militaire, y est Capitaine. Nicole se prépare à être agent de liaison. Elle apprend à conduire une chenillette de guerre. Elle traverse Londres à moto, avec « les documents » elle fonce sous les bombes. Puis c’est la Bataille des Ardennes, dernier sursaut d’Hitler :

— « On avait une peur terrible des V2. Je tremblais comme un animal et ma mère, elle, lisait tranquillou…»

Elle participe au débarquement. Alors une autre vie commence. Que faire après ces années intenses? C’est chez Madame Boher-Theron qu’elle prendra les cours de théâtre dont elle rêvait. Jean Pierre Melville – « homme solide, espèce de bulldozer » – la repère alors qu’elle joue Agrippine. Lorsqu’il l’engage pour jouer dans Le Silence de la mer de Vercors, personne ne sait qu’elle a déjà un long passé de courage et d’engagement qui la caractériseront toute sa vie. Elle rencontre Cocteau – « c’était mon Dieu » – qui tombe immédiatement sous le charme sauvage de cette jeune fille et lui propose le rôle d’Elisabeth dans Les Enfants terribles. Aux côtés de Jacques Bernard, Edouard Dermit et Renée Cosima, « Cocotte », comme l’appelle Cocteau, poursuit sa carrière. On la trouve dans les revues, elle donne des interviews – « Regardez comme je suis ridicule sur cette photo ! » Mais elle, ce qu’elle veut c’est agir autrement. C’est la création de l’État d’Israël, elle veut partir. Elle doit partir à Tel-Aviv. Elle y fera l’interview de Ben Gourion. Elle a 25 ans. Suite à un grave accident sa vie d’actrice prend fin. Elle ne se décourage pas et réalise un premier court métrage médical : Les Hydrocéphalies communicantes. Elle connait Georges Franju et devient son assistante et productrice – elle interprète aussi pour lui Marie Curie puis elle se lance dans la production de documentaires. Mourir à Madrid de Frédéric Rossif sort en 1963. Elle est désormais Nicole Stéphane productrice de premiers films : La Vie de château de Jean-Paul Rappeneau (1966), Détruire dit-elle de Marguerite Duras (1969) etc… Elle mène un autre combat. Elle acquiert les droits de La Recherche du temps perdu et propose à Visconti de réaliser le film. Il accepte. Repérages, financement, distribution… Tout est prêt. Coup de théâtre et de tonnerre, soudain il abandonne, laissant une Nicole Stéphane anéantie. Elle poursuivra néanmoins le projet de sa vie « Le projet Proust » et après bien des péripéties c’est finalement Volker Schlöndorff qui réalisera le décevant Un amour de Swann en 1984. Liée à Susan Sontag et toujours sur le qui-vive, elle part à Sarajevo en 1993. C’est la guerre et Susan Sontag met en scène en plein conflit, En attendant Godot à Sarajevo. Ce témoignage bouleversant sera le dernier film que Nicole Stéphane réalisera et produira.

— « Quand vous parlerez de moi insistez sur le côté « displaced person ».

J’ai filmé et enregistré Nicole Stephane quatre années de suite(2). De 2003 jusqu’à sa mort en Mars 2007.

Hélène Delprat, Février 2020

(2) Nicole Stéphane, a displaced person / 120 mn

Photo © Hélène Delprat