Édition 2000

Palmarès

Grand prix du jury
SEITSEMÄN LAULUA TUNDRALTA – Sept chants de la Toundra
Prix Canal + meilleur court métrage
El infanticida
Prix du Jury  »Graine de Cinéphage » (LMF),
Prix du Public – Meilleur long métrage fiction
But I’m a cheerleader
Prix du jury AFJ (LMD)
Shadow Boxers
Prix du Public – Meilleur court métrage français,
PRIX BEAUMARCHAIS du Meilleur court métrage francophone
Angoisse
Prix du public, Meilleur court métrage étranger
El Beso de la tierra
Prix du jury Paris XII UPEC – Meilleur court métrage européen
Laila de Sylvia Munt

Les films récompensés

Seitsemän Laulua Tundralta –…
Angoisse
El Beso De La…
But I’m A Cheerleader
Shadow Boxers
Laila De Sylvia Munt
Sabor A Mi
El Infanticida

Autoportrait : Irene Papas

Grâce à son physique de tragédienne et à son aura profondément liée à la culture grecque, Irène Papas est demeurée irremplaçable pour incarner les grandes figures féminines de la mythologie : Antigone, Electre, Iphigénie… Sa présence nous portera à plus de respect pour la beauté d’un grand cinéma classique.

La mythologie grecque a donné au monde des fables et des histoires exemplaires sur lesquelles nous vivons encore, et dont la richesse a été suffisante pour fournir les grands modèles culturels des peuples méditerranéens. Le théâtre, premier mode de représentation créé par les grecs eux-mêmes, n’a cessé d’y puiser des oeuvres devenues classiques, qu’il a su adapter et réadapter au gré d’époques et de circonstances particulières. Le cinéma, nouveau venu dans l’histoire des spectacles, a lui aussi voulu s’approprier les grands mythes de l’Antiquité, que l’on pense à la tentative de Carl T. Dreyer de porter Médée à l’écran (avec Maria Callas, déjà pressentie pour le rôle de Médée), ou plus récemment à Pier Paolo Pasolini, véritablement fasciné par les grands textes fondateurs de la mythologie grecque et qui a réalisé d’une façon inoubliable : Oedipe Roi (1968) et Médée (1970).

Il revenait sans doute à des réalisateurs grecs de se pencher sur une histoire avec laquelle ils entretiennent une plus grande proximité culturelle et géographique. Michael Cacoyannis fut l’un d’eux qui, successivement, réalisa : Electre (1962), Les Troyennes (1971), et Iphigénie (1977). Cette trilogie eut le mérite de révéler Irène Papas, une actrice irremplaçable dans des rôles tragiques, dont elle incarnait profondément l’esprit.

Née en 1926 à Chilomodion, un petit village du Péloponnèse, Irène Papas (Irène Lelekou) appartient à cet archétype de la femme méditerranéenne parvenu jusqu’à nous depuis des temps immémoriaux. Au physique d’abord, chevelure sombre et abondante souvent nouée dans un foulard noir et qui souligne l’intensité d’un regard. Paysanne, c’est une silhouette vêtue de noir qui se détache dans un paysage fait de cailloux, d’oliviers tordus, d’une lumière implacable et d’un vaste ciel. Dans ces paysages rudes, archaïques, froids et ventés l’hiver, torrides et poussiéreux l’été, se sont forgé des caractères à toutes épreuves : peu loquaces, violents, rancuniers, mais indéniablement courageux. Ces lieux désolés mais réalistes, sont importants pour supporter toute la dramaturgie d’actions vécues à « ciel ouvert », dont Michael Cacoyannis s’était fait une spécialité, traitant la tragédie en laissant toute sa place au texte. Nous sommes là dans un cinéma européen, héritier d’une tradition théâtrale, et à des années lumière des péplums hollywoodiens surtout préoccupés par la reconstitution historique flamboyante (ce qui peut avoir son charme) et le sex-appeal de ses héroïnes.

De la tragédie antique…

Dans ce cadre un peu rébarbatif, tout repose donc sur le jeu des acteurs et leurs capacités à « faire passer » l’écho d’histoires anciennes, en résonance avec le monde moderne. Irène Papas qui, paradoxalement, ne fut pas une actrice de théâtre, apporta au cinéma une dimension précieuse, celle d’exprimer le caractère d’un peuple et de lui donner une présence charnelle, avec un talent propre à « diviniser » dans la commémoration mythique, le geste le plus simple et le mouvement le plus ordinaire. Il y a une réelle majesté de sa démarche, de ses regards, de ses moindres faits et gestes, qui servent évidemment les causes défendues en leur donnant tout leur poids de gravité. Elle sera une Electre (aux cheveux courts) déchirée par la souffrance et le désir de vengeance. Une justicière, qui incitera Oreste à tuer sa mère Clytemnestre pour obéir à la volonté des Dieux, et plus largement, s’opposer à la tyrannie et à l’oppression. Elle sera aussi Hélène dans Les Troyennes , rendue responsable de la guerre et de la destruction de Troie. Celle par qui le malheur arrive, mais qui sortira triomphante de l’épreuve. Enfin, avec Iphigénie, elle incarnera une mère torturée qui défend ses enfants… une ironie de l’histoire du cinéma ayant voulu qu’elle joue à la fois les rôles d’Electre et de Clytemnestre, ceux de la tueuse et de la tuée.

Dans tous ces rôles extrêmement forts, où la vengeance est longuement méditée, où elle est légitimée par les circonstances et la réaction des femmes à un monde fait par et pour les hommes, se trouvent déjà les fondements d’une saine révolte féminine. Dans Les Troyennes, c’est moins Hélène qu’Hécube, la reine déchue, ou Cassandre encore enfant, qui s’insurgent contre la guerre, alors qu’elle est considérée comme une activité honorable et hautement valeureuse par tous les peuples de la Méditerranée. Quant à Iphigénie, fille d’Agamemnon le roi des rois, elle est destinée à être sacrifiée à l’autel d’Artémis pour permettre aux vents de se lever, et à la flotte grecque de partir en guerre… Ici, l’épopée rejoint l’histoire, qui rejoint la culture, qui rejoint la vie quotidienne où pour longtemps vont se fixer les idées et les morales humaines.

Irène Papas qui aurait pû incarner une magnifique Médée a échappé à ce rôle, mais a débuté sa carrière de tragédienne en interprétant Antigone (1961) dans le film de Yorgos Tzavellas. Comme le constate Henry Bauchau, “Antigone, c’est la première apparition d’une femme ayant une pensée libre, indépendante de celle des hommes et cet argument majeur justifie le caractère implacable du châtiment qu’elle doit subir. Antigone représente une figure de la résistance : résistance à la tyrannie de son oncle Créon, résistance contre la loi injuste et pour les lois non écrites, résistance d’une voix féminine qui crie pour faire entendre la parole de l’individu, des vertus familiales, et du respect que l’on doit à la mémoire du père, des frères et de tous les morts… » (*)

à la tragédie moderne.

Il n’y a sans doute pas de hasard dans les choix qu’une actrice donne à son parcours professionnel, et concernant Irène Papas on est frappé par une fidélité à elle-même, une espèce de morale droite et authentique qui traverse tous les rôles qu’elle a interprétés, en transposant dans le monde moderne son magnifique personnage d’héroïne tragique. Dans Z (1968) de Costa-Gavras, elle est la femme du député grec assassiné (interprété par Yves Montand), une épouse taciturne et douloureuse, endeuillée par un accident qui, au fur et à mesure de l’enquête, se révèlera une sinistre machination politique. Dans Les Canons de Navarone de J. Lee Thompson (1961) c’est Maria, une résistante grecque qui a peur, qui doute, mais qui, en dépit des éléments déchaînés, de la surveillance implacable d’importantes troupes allemandes, réussira sa mission. Avec Chronique d’une mort annoncée de Francesco Rosi (1986) elle est la mère d’Angela qui, après le mariage, lui est rendue par son gendre, lorsqu’il constate qu’elle n’est pas vierge. Une histoire d’honneur familial bafoué, qu’il faudra laver dans le sang et qui nous plonge, elle aussi, dans une violence sauvage et criminelle. On pense évidemment aussi au pouvoir mafieux qui sévit en Sicile, et à sa loi du silence, qui cimente les femmes dans un mutisme complice…

Restant globalement attachée a des personnages féminins liés au monde méditerranéen, Irène Papas, a de rares occasions, tournera pourtant des rôles plus excentriques, assez éloignés de sa nature. C’est le cas pour Erendira (1982) du mexicain Ruy Guerra, où elle incarne une somptueuse grand-mère tyrannique, veuve et impotente, qui pousse sa petite fille à la prostitution. C’est le mal incarné, joué avec une espèce de pudeur extravertie, et qui se passe là encore dans un théâtre imaginaire, en plein désert.

Des grands rôles issus de la mythologie grecque, aux rôles plus modernes liés à l’histoire récente de la Grèce où de l’Italie, Irène Papas aura su interpréter à la perfection une image particulière de la femme méditerranéenne. Dans une continuité temporelle et historique, c’est celle héroïque, drapée de noir, de la veuve ou de la mère inconsolable, qui côtoie la mort de très près et en supporte toutes les violences . Si dans l’Antiquité la mort prend le caractère inéluctable d’un destin tragique, dans le monde moderne elle est analysée socialement et politiquement. Irène Papas, dans le jeu sobre et majestueux de ses interprétations, aura su donner une présence pleine, charismatique et poétique, au chagrin et à la douleur humaine. Etre une tragédienne, c’est donner une intensité à des émotions, à des sentiments, un surplus d’âme aux actions humaines, sans pour cela tomber dans une théâtralité artificielle. Tel un astre sombre, un diamant noir, Irène Papas a discrètement traversé le cinéma européen et mondial sans que l’on y prenne garde. Trop peu sollicitée par les médias, nous sommes spécialement heureuses de lui rendre hommage à Créteil.

Elisabeth Jenny

(*) Aliette Armel dans Antigone Figures mythiques. Revue Autrement (Paris 1999)